Un journal de Dortmund s'engage contre les néo-nazis

Publié le par Sébastien Martineau

Parce qu'ils en ont assez de voir Dortmund s'installer peu à peu dans sa réputation de place forte des néo-nazis, les journalistes de la Westfälische Rundschau ont décidé d'agir. Il y a dix jours, ils ont lancé une campagne d'affichage participative. Simples citoyens, écoles, associations, entreprises... Chacun peut obtenir gratuitement autocollants et panneaux pour exprimer publiquement son rejet des valeurs néo-nazies.

Photos-1-1062.jpgDorstfeld n'est qu'à cinq minutes du centre de Dortmund, en U-Bahn.

Dortmund, 585.000 habitants, la deuxième plus grande ville de Rhénanie du Nord-Westphalie, après Cologne. Dortmund, c'est aussi la ville où j'ai passé un semestre Erasmus, en 2007. Est-ce que je connais bien Dortmund pour autant? Il faut croire que non. J'étais passé complètement à côté du phénomène néo-nazi. J'avais bien entendu parler d'affrontements extrême-gauche extrême-droite à quelques occasions, mais ce que j'ignorais, c'est qu'une petite communauté s'était formée dans le quartier de Dorstfeld, à l'ouest du centre-ville. Selon la police, ils seraient 70 à 80, ces "autonomes nationalistes", principalement à Dorstfeld, une poignée à Brechten, assez loin au nord.

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Quand j'ai eu vent de cette campagne, j'ai contacté le journaliste qui avait annoncé son lancement, Gregor Boldt. Je l'ai rencontré hier à son bureau, à Dortmund.

Qu'est-ce qui explique cette présence de néo-nazis à Dorstfeld? Y a-t-il une raison historique?

Gregor Boldt : Non, pas du tout, on n'a pas connaissance d'ancien nazi ayant habité le quartier. Au départ, il y avait juste quelques personnes, puis d'autres sont venus d'ailleurs en Allemagne. Un peu tous les ans. C'est un quartier où les loyers sont abordables et beaucoup d'entre eux ne gagnent pas très bien leur vie. C'est facilement accessible par le métro, proche de l'autoroute. Dorstfeld, c'est un quartier très marqué par l'industrie. Je crois surtout qu'ils sont là parce que les loyers ne sont pas chers.

Il y a juste une histoire. Il y a dix ou quinze ans, il y avait un magasin dans le quartier, qui vendait des t-shirts, des cd pour ce type de clientèle. Il s'appelait Donnerschlag, une référence à la mythologie nordique, à laquelle les Rechten (on peut le traduire par les "droitistes" ; le mot désigne les militants d'extrême-droite dans le langage courant allemand) accordent une importance particulière. La Ville avait réussi à s'entendre avec le propriétaire du local pour faire fermer le magasin. Mais récemment, les Rechten ont envoyé un homme de paille pour le relouer. Ils ont tout barricadé et organisent des réunions... Enfin, on pense. C'est difficile de savoir. Il y a des rumeurs selon lesquelles ils feraient venir d'anciens nazis.


Photos-1-1072.jpg"Dortmund n'a pas de place pour l'extrême-droite", peut-on lire sur ce panneau.

Lorsque vous avez présenté la campagne, vous avez évoqué des violences qui se sont multipliées en 2009. Que s'est-il passé?

Il y a eu différents épisodes qui ont motivé notre décision de lancer cette campagne. Il y a d'abord eu un jeune de 17 ans, tabassé parce qu'il portait un autocollant anti-nazi. Le 1er mai 2009, le siège de la Fédération des syndicats allemands (DGB) a été attaqué par 300 individus, probablement parce que le DGB défile régulièrement contre les néo-nazis aux côtés d'autres formations.. Le problème, c'est que le reste de l'année, ils sont plutôt calmes. Les voisins disent : tant qu'on n'a pas de problèmes, ils peuvent bien rester là. Ils ne sont ni pour, ni contre.

Ceux qui sont contre, ils ont peur. Et de temps en temps, quelque chose finit par arriver. Au journal, on a suivi le cas d'une famille qui s'était rebellée. Le fils était actif sur la scène de gauche. Il y a une scène d'extrême-gauche importante à Dortmund. La mère aussi s'est engagée. Ils décollaient les prospectus des Rechten. Ils ont commencé à recevoir des lettres de menaces. Leur voiture a été endommagée, puis complètement détruite. Ils ont cherché de l'aide auprès des autorités, mais il y a eu peu de réactions. Finalement, la famille en a eu assez. Une nuit, ils sont partis.

Photos-1-1071.jpgDorstfeld, un petit bourg comme on en trouve beaucoup dans la Ruhr. Seuls quelques graffiti
peuvent faire penser à une présence des Rechten dans le quartier.


Les Rechten ont réagi à leur départ?

Non, ils n'ont pas célébré ça comme une victoire, ou peut-être en privé. S'ils se félicitent de ce départ, c'est qu'ils y sont liés d'une manière ou d'une autre, donc non, ils ne vont pas reconnaître ça publiquement. Sur leur site internet, ils ont dit qu'ils n'avaient rien à voir avec leur fuite.

Et la police, qu'est-ce qu'elle en dit?

Je crois que ce n'est pas facile pour la police. Tant que les Rechten ne font rien d'illégal, il n'y a pas grand chose à faire. Mais je crois qu'ils pourraient tout de même leur rendre la vie moins facile. Les contrôler un peu plus souvent, pour faire passer le message : on vous a à l'œil.

Vous avez eu l'occasion de rencontrer certains de ces néo-nazis?

Récemment, l'université de Bielefeld a présenté une étude sur l'extrême-droite à Dortmund. Il y avait des néo-nazis à la présentation. Le problème, c'est que ceux avec qui tu aimerais discuter, ceux qui ont l'air un peu moins formatés, moins sûrs de leur engagement, tu ne peux pas les aborder. La "première ligne" prend la parole à leur place. Et ceux là, ils sont éloquents, aimables, intelligents. Ils ont un discours bien rôdé. Avec eux, parler à peu de sens. Il n'y a pas d'échange. C'est à sens unique. Ils ont des phrases toutes prêtes et tu ne peux pas passer à travers.

Pour les jeunes qui n'ont pas de repères, appartenir à un groupe comme ça peut être rassurant. Ils s'occupent les uns des autres.


Photos-1-1066.jpgCe monument, en plein centre de Dorstfeld, rappelle qu'ici se trouvait une synagogue,
rasée en 1940. L'inscription rend hommage aux juifs persécutés.

C'est assez inhabituel pour un journal de s'engager ainsi pour une cause. Vous en avez beaucoup discuté?


Il n'y a pas eu du tout d'opposition. On en a parlé entre la rédaction locale et la rédaction en chef. On est tombé d'accord sur le fait qu'il fallait occuper ce thème, qu'il était temps qu'un peu plus de choses se fassent. Il faut quand même reconnaître que, depuis deux ou trois ans, il y a de plus en plus d'actions contre l'extrême-droite. Une école de Dorstfeld a notamment organisé une chaîne humaine autour de l'école, pour faire comprendre aux Rechten : on ne veut pas de vous ici. Les néo-nazis viennent régulièrement distribuer leurs prospectus à la sortie des écoles.

Et puis les gens commencent à en avoir marre d'entendre parler de Dortmund comme d'une place forte des néo-nazis. Ils commencent à prendre conscience du problème.

Alors nous menons une double démarche. Nous rapportons les faits dans le journal et nous soutenons cette campagne, avec l'aide de la Deutsche Post, qui achemine les autocollants et les panneaux gratuitement. La campagne démarre bien. On a eu beaucoup de demandes. Des particuliers, des écoles, des associations...


Photos-1-1069.jpg"Avez-vous déjà tout oublié?" interroge cet autocollant. En effet, les néo-nazis se positionnent
comme anti-guerre. Ils défilent chaque année à l'occasion de la Journée mondiale
de la paix (Antikriegstag).



La Westfälische Rundschau (WR) est l'un des deux principaux quotidiens de Dortmund, avec Ruhr Nachrichten. Il fait partie du groupe de presse WAZ et est diffusé à l'est de la Ruhr, et au sud de la Westphalie.

Les panneaux et autocollants portent des slogans tels que : "Dignité humaine - ville de Dortmund" ; "Tolérance - ville de Dortmund" ; "Courage civique - ville de Dortmund" ; "Ouverture au monde - ville de Dortmund" ; "Démocratie - ville de Dortmund". Les journalistes de la WR interviennent également dans les écoles, les entreprises pour expliquer leur démarche.


Les "autonomes nationalistes" de Dortmund tiennent un site internet, Infoportal Dortmund, dont la page d'accueil semble assez anodine, si ce n'est qu'on y voit un emblème national-socialiste.
Il s'agit d'un blog où ils commentent des faits d'actualité. Il est mis à jour très régulièrement. Je me permets de ne pas mettre de lien. Si vous voulez vraiment le voir (c'est en allemand), vous n'aurez pas de mal à le trouver.
 

Publié dans Ruhr

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Anne Claire 05/03/2010 13:55


J´ai passé deux ans à Do et je suis aussi passée à côté!


Sébastien Martineau 05/03/2010 16:18


Oui, enfin ça change pas foncièrement l'idée que je peux me faire de Dortmund. La réalité d'une ville est toujours un peu plus compliquée que ce qu'on pense. Et puis à Cologne, on ne manque pas de
sympathisants d'extrême-droite non plus...